Le renouveau industriel n’est pas un conte de fées

Tribune d’Edouard Martin et Joël Decaillon // 

La Fondation « Usine extraordinaire »1 a organisé fin novembre un événement au Grand Palais à Paris, afin de « révéler au grand public, et en priorité aux scolaires et aux familles, les coulisses de l’usine d’aujourd’hui » pour « faire changer le regard des Français et surtout celui des jeunes générations sur l’industrie ».

Cette initiative est salutaire, tant l’image de l’industrie s’est dégradée dans notre pays alors que la transition écologique ne pourra se faire sans elle et encore moins contre elle. Plus de 1000 usines ont fermé depuis dix ans et un million d’emplois ont été perdus en moins de 20 ans. L’an dernier, cependant, pour la première fois depuis bien longtemps, la France a créé plus d’usines qu’elle n’en a fermées mais les nouvelles unités sont désormais plus petites : ces sites emploient en moyenne une vingtaine de salariés en 2016 contre trente en 2009.

L’an dernier, la France a créé plus d’usines qu’elle n’en a fermées mais les nouvelles unités sont désormais plus petites.

« Adaptation au changement climatique, recherche d’énergies durables, nouvelles mobilités, ville de demain, sécurité alimentaire, lutte contre les pandémies… Tous ces défis conditionnent l’avenir de l’humanité sur Terre » nous rappelle l’« Usine extraordinaire » qui nous invite à découvrir « comment l’usine y apporte des réponses d’avenir ».

Dérives

L’enthousiasme prospectif ne doit pas empêcher cependant la lucidité : pendant un siècle et demi, l’industrie, vecteur de l’accumulation du capital et de la consommation de masse, a été au principe des errements qui ont conduit aux dérives actuelles. Et à l’heure du dieselgate, du glyphosate et de la résurgence de la tuberculose, rien n’indique que les dirigeants de l’industrie automobile, de l’industrie chimique et de l’industrie pharmaceutique soient devenus des pionniers de la prise de conscience écologique, ni qu’ils cesseront de mener des combats d’arrière-garde pour protéger leur rentabilité immédiate.

La grande majorité des salariés est actuellement loin de ressentir l’entreprise comme « lieu de la démultiplication » de leur capacité à progresser.

 

On peut concevoir qu’un « manifeste » destiné à promouvoir un événement adopte une tonalité positive mais quand la Fondation affirme que « l’usine est un lieu collaboratif  que « l’usine crée du lien, de la richesse et dynamise les territoires à tous les niveaux » (…) « qu’elle connecte les savoir-faire entre les entreprises » (…) « qu’elle connecte les hommes entre eux et démultiplie leur capacité à progresser ensemble », elle travestit la réalité. Les entreprises industrielles sont des lieux où se mêlent coopération et conflit, la connexion n’est pas le premier terme qui vient à l’esprit pour désigner la relation entre donneur d’ordre et sous-traitant et la grande majorité des salariés est actuellement loin de ressentir l’entreprise comme « lieu de la démultiplication » de leur capacité à progresser.

Ce qui n’est pas aujourd’hui une réalité, pourrait-il le devenir et contribuer à la réussite de la transition écologique ? « Le facteur crucial concernant l’évolution du système industriel ne réside pas tant dans l’invention de nouvelles technologies que dans leur diffusion, dans le processus de leur « socialisation », c’est-à-dire leur adoption et assimilation à large échelle par les différents acteurs sociaux » nous dit fort justement Suren Erkman, pionnier de l’écologie industrielle2La Fondation a constitué un comité d’experts « composé de personnalités qualifiées, scientifiques, économistes, designers, sociologues et philosophes » mais on y cherche en vain des représentants des salariés, « parties prenantes » s’il en est, et spécifiquement qualifiés pour parler du travail.

Que seront les « usines de demain » ?

Ce comité affirme que « les usines d’aujourd’hui sont conçues dans la perspective d’un monde fini, où les déchets deviennent de nouvelles ressources et où le maître mot est la sobriété(..) accélérant l’avènement d’une société basée sur les services et les usages ». Encore une fois, le futur aurait dû s’imposer car le présent est trompeur : l’obsolescence programmée reste au centre du business plan de l’entreprise high tech.

 

L’obsolescence programmée reste au centre du business plan de l’entreprise high tech.

Un tel programme pour « les usines de demain » ne peut s’inscrire que dans une conception du développement, déconnectée de la croissance de la production et de la consommation. Il faut dépasser la classique juxtaposition des enjeux économiques, sociaux et environnementaux, explorer la voie d’une politique du travail assise sur la notion de valeur d’usage et l’intervention démocratique des travailleurs-citoyens, tourner le dos à des modes de management qui les enferment dans une contradiction entre une certaine autonomie, une forte responsabilité individuelle et la contrainte d’objectifs de rentabilité inaccessibles. L’accouchement d’une nouvelle société à travers la transition écologique ne se fera ni par incantations ni par césarienne : il sera le fruit d’un « travail » dont on ne saurait impunément écarter le monde du travail.

Edouard Martin est député européen, Christian Dellacherie est syndicaliste et ancien membre du CESE, Joêl Decaillon est ancien secrétaire adjoint de la Confédération européenne des syndicats, Philippe Morvannou est expert auprès des organisations syndicales et des comités d’entreprises.

 

 

  • 1. Sous l’égide de FACE (Fondation Agir Contre l’Exclusion), la Fondation Usine Extraordinaire a vocation à retisser les liens entre la société et l’industrie. À son initiative, se trouvent des industriels de la FIM (Fédération des Industries Mécaniques), l’UIMM (Union des Industries et Métiers de la Métallurgies), l’Alliance pour l’Industrie du Futur et BPI France.
  • 2.Suren Erkman, Vers une écologie industrielle, Editions Charles Léopold Mayer p.127

Lien vers l’article en ligne :

https://www.alternatives-economiques.fr/renouveau-industriel-nest-un-conte-de-fees/00087072#footnote1_7jhdcet