La gueule de l’emploi – POLITIS

La gueule de l’emploi

Difficile de pénétrer le cénacle politique quand on n’a pas les codes des classes dominantes.

Pauline Graulle et Nadia Sweeny

 

Le destin tient parfois à peu de chose. Celui d’Édouard Martin n’aurait pas été le même sans son accent lorrain, sa belle gueule et ses saines colères : « Vous attendez quoi ? Qu’il y ait un malheur ici ?  », s’époumonait-il, l’index tendu vers le ciel, face caméra, devant l’usine de Florange, un soir de décembre 2012. Cinq ans plus tard, l’ancien délégué syndical CFDT d’ArcelorMittal n’en finit pas de se justifier sur sa nouvelle vie de député européen. « Je suis un accident de parcours et je ne suis pas dupe, annonce-t-il d’emblée, comme pour mettre les choses au clair. Si le dossier Florange n’avait pas été si médiatisé, jamais le PS ne m’aurait proposé d’être candidat. »

Député. Socialiste. Au départ, Édouard Martin, électromécanicien sur les hauts fourneaux les plus célèbres de Moselle, n’avait pas le CV taillé pour le rôle. Fils d’immigrés andalous fuyant le franquisme, arrivé à 8 ans en Lorraine, il avait jusqu’alors suivi à la lettre les préconisations d’une mère traumatisée par la dictature : « La politique du papier peint », il appelait ça. Pas un mot plus haut que l’autre. Respect éternel au chef, même quand il a tort. Il faudra que le jeune Édouard gagne peu à peu en assurance pour finir par s’imposer, sur le tard : « Le monde du travail m’a donné confiance en moi. J’y ai observé les inégalités, les injustices. Tout ça bouillait en moi. Un jour, j’ai ouvert ma gueule ; je ne l’ai jamais refermée. »

Combien sont-ils les « Édouard Martin », aujourd’hui, dans la politique française ? Quelles chances Hadama Traoré (lire ci-contre), habitant de la cité des 3 000, à Aulnay-sous-Bois (93), ancien délinquant et noir de peau, a-t-il d’accéder un jour à son rêve le plus fou : devenir président de la République ? Aucune. Pourtant, ce jeune militant n’en sait sans doute pas moins qu’Emmanuel Macron sur ce qui fait le cœur de la société française. Au moins a-t-il réussi à mobiliser (en vain) les habitants de son quartier pour s’opposer à la destruction  programmée du centre commercial Le Galion, seul lieu de vie au cœur de sa cité.

 

En 2017, aucun ouvrier n’a eu le « privilège » de s’asseoir sur les bancs de l’Assemblée nationale.

 

 

 

 

 

Le « plafond de verre », on en parle beaucoup pour les femmes. Moins pour les classes populaires. Pourtant, en 2017, aucun ouvrier n’a eu le « privilège de s’asseoir sur les bancs de l’Assemblée nationale. Si la France insoumise, à force de volontarisme, a réussi à faire élire une aide-soignante (Caroline Fiat) et quelques jeunes – donc proches des problématiques de précarité –, c’est moins les classes populaires que les classes moyennes (supérieures) qui ont fait, cette année, une entrée remarquée au Palais Bourbon : profs, étudiants à Sciences Po, fonctionnaires, commerciaux…

Bien sûr, la situation n’est ni nouvelle ni inconnue. Et elle continue de glisser sur la même pente. Au PCF, où on n’a pas élu un ouvrier à la tête du parti depuis la fin du règne de Georges Marchais, en 1994. La sociologie militante a changé en profondeur. Le sociologue Julian Mischi a admirablement analysé les raisons pour lesquelles « les responsables promus à partir des années 1970 sont ouvriéristes sans avoir été ouvriers ». En 1967, encore 40 % des délégués au congrès étaient ouvriers ; ils ne sont même pas 10 % en 2009…

Il faut dire aussi que, pour paraphraser Bourdieu, la classe dominante est celle de la culture dominante. Prendre la parole en public, livrer des décisions, se sentir légitime à incarner quelque chose de plus grand que son petit soi… Autant de savoir-faire et de savoir-être qui ne s’apprennent pas sur les bancs de l’école. Et qui sont pourtant le sésame pour accéder à  un monde politique hyper-professionnalisé où les carrières se font et se défont sur plusieurs décennies. « On nous fait croire que, pour être député, il faut être un expert, connaître le droit, la réglementation, mais c’est faux : on a des assistants parlementaires pour mettre en œuvre nos idées », témoigne en outre Édouard Martin.

Mais si la politique est avant tout une affaire d’idées, reste alors une question subsidiaire : si l’on peut déplorer, par principe, que la vie politique soit, de fait, réservée aux classes sociales les plus favorisées, une arrivée massive des classes populaires dans les instances de pouvoir en changerait-elle  véritablement le cours ? Édouard Martin l’assure : « Sans vouloir me donner trop d’importance, je crois qu’on n’a jamais autant parlé d’industrie au Parlement européen que depuis que j’y siège. » Son mandat prendra fin dans deux ans. L’avenir dira ce qu’il en sera sans  lui.